

Si l'imitation est le plus sincère des éloges, les gens d'Infinity Ward et Treyarch doivent crouler sous les lauriers. En remaniant le fameux jeu de guerre en multijoueurs de DICE pour le positionner en rival direct du champion incontesté du genre Call of Duty, EA a réalisé un titre qui ressemble à son rival sur de si nombreux plans que c'en est franchement louche.
Ce n'est nulle part aussi évident que dans la campagne solo de Battlefield 3, qui occupe un disque à elle toute seule sur la 360. Celle-ci n'a qu'une relation très lâche avec l'élément multijoueurs du jeu, s'attachant surtout à vous plonger au coeur de l'action à grand spectacle de style hollywoodien qui a propulsé la franchise d'Activision en tête d'affiche, et il est étonnant de voir à quel point elle ne correspond pas au label Battlefield.
Battlefield 3 débute, ce qui est plutôt mauvais signe, par un QTE. Il faut appuyer sur A pour sauter à bord d'un train ; appuyer sur la gâchette droite pour lancer une animation non interactive de notre héros, le marine disgracié Sgt Blackburn, en train d'achever un ennemi ; appuyer sur B pour passer par la fenêtre du train et marteler A pour grimper sur le toit ; etc.
Les choses sérieuses commencent une fois que le jeu a véritablement démarré et nous revivons un flash-back dans le Kurdistan irakien. Même là, le jeu ne fait pas confiance au joueur pour se diriger correctement dans ses couloirs magnifiquement conçus. C'est encore un de ces shooters militaires qui font de vous un suiveur, pas un leader, car le chemin à emprunter vous est en permanence dicté par des partenaires gérés par l'intelligence artificielle, qui vous disent exactement quoi faire et quand, tout du moins quand ils ne vous écartent pas brutalement parce que vous vous égarez malencontreusement au beau milieu de leur chemin immuable, ou encore quand ils ne s'aventurent pas exactement dans votre ligne de tir au moment où vous appuyez sur la gâchette. Battlefield 3 vous met en garde : « Tirer sur des amis ne sera pas toléré ». Par contre, la bêtise a droit de cité.
Aucun niveau n'illustre mieux cette linéarité rigide que Going Hunting, la troisième mission et celle où les jets entrent en action pour la première fois. Après nous avoir plongés dans la peau d'un personnage totalement différent et presque totalement sans intérêt (encore un truc pompé sur les campagnes éclatées de COD), Battlefield 3 nous gratifie d'une expérience remarquable qui utilise pleinement la vue subjective.
Vous avancez dans les entrailles d'un porte-avion, et l'on vous donne des indications en permanence. Le raclement des bottes sur le sol métallique résonne sous l'éclairage pâlichon de lumières électriques. Ensuite, une porte s'ouvre et l'on entend soudainement le grondement de la mer au milieu du vent et des embruns, et c'est d'un réalisme si saisissant que l'on peut presque sentir le goût du sel.
Vous grimpez dans le cockpit, vous rabattez le couvercle, vous vous glissez tant bien que mal dans votre siège, et une impression de claustrophobie presque insoutenable vous étreint. Vous procédez à la vérification de routine d'avant le décollage en regardant à droite et à gauche l'état des volets et des stabilisateurs. Vous pouvez voir les éraflures et les rayures sur le couvercle du cockpit et la lumière tamisée par les nuages scintiller sur l'océan. Ensuite, vous décollez, catapulté hors du pont à une telle vitesse que vous sentez physiquement votre estomac se retourner quand l'avion s'arrache de la gravité terrestre.
C'est absolument ébouriffant, c'est vraiment du théâtre numérique offrant une immersion et un réalisme au-delà de tout ce que nous avions vu auparavant dans les jeux. C'est aussi presque totalement non-interactif et c'est le début d'une mission qui commence de façon décevante et va ensuite de mal en pis.
Il s'avère que ce n'est pas vous le pilote. Vous êtes seulement le copilote et votre boulot est de descendre les chasseurs ennemis pendant les évolutions prédéfinies de votre propre avion. Un peu plus tard, on vous demande d'abattre des cibles au sol : ce n'est jamais qu'un jeu de tir au canard habillé d'un costume Tom Clancy.
Voilà en résumé quelle est la faiblesse de la campagne solo de Battlefield 3. Il cherche si souvent à vous impressionner (et il y réussit la plupart du temps) en peaufinant tout jusqu'au moindre détail qu'il oublie de vous donner quelque chose d'intéressant à faire.
Même quand il y a des fusillades et que l'on est libre de s'engager sans être tenu par la main, les scénarii proposés sont tous extrêmement linéaires. Il y a bien ici ou là quelques petites considérations tactiques - faut-il utiliser l'abri de droite celui de gauche ? - mais le libre arbitre du joueur est si restreint que l'on s'éloigne radicalement de l'héritage de Battlefield.
Même Bad Company 2, le dérivé gentiment déjanté de style Chuck Norris qui avait amené la série sur les consoles, parvenait assez bien à plonger dans quelques batailles à grande échelle où l'on pouvait avoir un avant-goût de la liberté qu'autorise le multijoueurs. Dans Battlefield 3, vous êtes solidement encadré et contraint de suivre la voie tracée jusqu'au bout.
Peut-être est-ce mieux comme cela, car la seule mission où le jeu s'ouvre et vous permet de vous plonger dans une véritable bataille est aussi celle qui stresse l'architecture de la console d'une façon alarmante. Elle s'appelle « A Rock And A Hard Place » et, même en installant les deux DVD sur disque dur, y compris le « pack HD » et un correctif du premier jour d'une taille importante, on remarque d'épouvantables textures parasites, ainsi que de brefs tremblements et des images figées. À un moment donné, mon réticule de visée s'est mis à déconner et il m'était impossible de tirer correctement et un peu plus tard, j'ai pu passer à travers d'un tank en marchant.
Battlefield 3 n'est pas le seul jeu, ni le seul genre, où se manifestent des problèmes de ce type, mais ils sont profondément regrettables dans un titre dont l'argument de vente est sa supériorité technique. Cela dit, la campagne solo déçoit la plupart du temps, non pas à cause de ce qu'elle fait mal - que ce soit en bien ou en mal, elle ne fait que suivre le modèle classique du genre - mais à cause de ce qu'elle n'essaie même pas de faire, c'est-à-dire restituer l'expérience originale de Battlefield dans un jeu en solo.
Les missions en coopération de Battlefield 3 sont plus convaincantes à ce niveau-là, même si leur réussite est entravée par d'étranges restrictions. Toujours obsédées par COD comme l'était Jennifer Jason Leigh par Bridget Fonda dans « JF partagerait appartement », celles-ci sont calquées presque exactement sur le challenge pour deux joueurs des missions Special Ops de Modern Warfare, qui vous plongeaient dans un scénario strictement contrôlé et ne vous demandaient que d'arriver au bout vivant.
Dans Battlefield 3, il n'y a cependant que 6 niveaux en coopération (contre 23 dans Modern Warfare 2) et ils ne sont jouables qu'en ligne, en passant par un système de salons mal conçu, et pas en local. Ils sont par ailleurs lourdement scénarisés avec des ennemis qui apparaissent aux mêmes places et dans les mêmes endroits à chaque session de jeu. Cela ne veut pas dire pour autant qu'ils sont dénués d'intérêt, car certains d'entre eux permettent d'utiliser des véhicules, ce qui leur donne une saveur particulière. La seconde de ces missions vous met par exemple aux commandes d'un hélicoptère, un joueur ayant la charge du pilotage et l'autre des mitrailleuses, et il s'agit de fournir un support aérien à deux unités de marines opérant au sol.
Quand cela fonctionne, c'est un pied d'enfer. Quand ce n'est pas le cas, c'est énervant au possible. Vous n'avez aucun contrôle sur le rôle qui vous sera assigné et, si vous devez occuper le siège du mitrailleur et que votre pilote est une buse de première catégorie, vous irez vous écraser dans une gerbe de flammes avant même que l'ennemi ne vous ait repéré. À l'inverse, si vous êtes un pilote d'élite affligé d'un mitrailleur qui raterait une vache dans un couloir, vous échouerez quoiqu'il arrive et les troupes au sol se feront décimer. Comme les quatre missions en coopération qui suivent ne se débloquent que lorsque l'on a terminé les premières, il est bizarrement possible de se retrouver bloqué dans ce qui est par ailleurs une distraction amusante.
' Conformément à nos attentes - et heureusement - le multijoueur est excellent.'
Le plus gros défaut des missions en coopération de Battlefield 3 est la scénarisation outrancière des engagements. Même après seulement quelques jours de jeu, il est facile de deviner d'où va venir la prochaine vague et de se préparer en conséquence. Au lieu de devoir affronter une situation dynamique où le jeu en coopération est essentiel, comme dans Left 4 Dead, on se retrouve dans un de ces jeux où le plus important est de mémoriser les schémas d'attaque pour atteindre le meilleur score et où le succès dépend en grande partie de si votre partenaire les a retenus aussi bien que vous.
Ne reste donc que le multijoueur, qui conformément à nos attentes - et c'est heureux - est excellent. C'est dans ce domaine que DICE est le plus fort, et il semble intrinsèquement pervers que le jeu ne se soit pas démarqué de Call of Duty en jouant sur ses points forts au lieu de consacrer tant d'efforts à plagier la formule de son rival. Léo reviendra sur cet aspect du jeu dans un prochain article.
Les précédentes versions du multijoueur de Battlefield méritaient déjà tous les superlatifs, mais celui de Battlefield 3 est meilleur que jamais. Les cartes sont plus grandes et beaucoup plus complexes. Les options de personnalisation n'ont jamais été aussi diverses, l'arborescence de déblocage n'a jamais été aussi flexible et gratifiante. Même sur console où les graphismes sont moins bons et le contrôle plus lent, c'est un jeu dangereusement addictif.
C'est cependant à peu de choses près le même Battlefield que connaissent les fans. Comme Battlefield 3 est monté sur le ring pour affronter Call of Duty, il est évident que personne n'allait se risquer à essayer de nouvelles choses plus ou moins périlleuses. Nous avons au contraire droit au perfectionnement d'un système déjà excellent, avec plusieurs fonctions nouvelles (ou réintroduites) qui rendent le jeu à la fois plus riche et plus accessible.
On peut de nouveau s'allonger par terre, ce que vous serez aussi nombreux à approuver qu'à détester. Personne n'aime les snipers invisibles, mais il semble par ailleurs si naturel de s'allonger sur le sol quand les balles commencent à voler de tous côtés que l'omission de ce mouvement dans Bad Company 2 paraît toujours bizarre et irréaliste.
Pour équilibrer cela, il y a l'inclusion des lampes adaptables et des visées laser qui peuvent éblouir, de même que celle du tir de couverture. Si des balles vous rasent de trop près, votre vision se voile légèrement, ce qui rend plus difficile de viser. Cela signifie que les novices qui ne maîtrisent pas encore les tirs à la tête rapides avec le réticule de visée peuvent quand même contribuer à un kill en neutralisant un ennemi grâce à des tirs approximatifs.
Dans Battlefield 3, les véhicules ont également été modifiés. Les dégâts mineurs se réparent automatiquement au fil du temps et ils n'explosent plus aussi facilement, car ils doivent d'abord être immobilisés. Quand ils sont dans cette situation, ils encaissent les tirs et, un peu comme un soldat abattu, leurs blessures s'aggravent jusqu'à l'explosion. Des mécaniciens peuvent cependant les réparer pendant ce temps-là ou des hélicoptères déployer des extincteurs pour leur donner une nouvelle vie. C'est une variation subtile, mais qui rend les véhicules plus nuancés - à la fois en tant qu'objets et en tant que menaces.
Bien entendu, il y a aussi les jets. Ils ne sont pas aussi difficiles à piloter que les hélicoptères, mais difficiles à utiliser efficacement à cause de leur vitesse. Pour le moment, les jets semblent en grande partie jouer un jeu à part dans le ciel, tandis que le combat au sol continue sans se soucier d'eux. On peut penser que les choses changeront quand les joueurs se seront habitués à ces nouveaux jouets et commenceront à être capables de réussir de mortels mitraillages au sol. On peut aussi se régénérer directement dans des hélicoptères et des avions disponibles, ce qui évite les queues imbéciles de viande à snipers qui se forment au point de régénération des véhicules.
Ce qui impressionne toujours le plus dans le multijoueur de Battlefield 3, c'est sa façon de vous immerger doucement. Grâce à ses outils très variés et ses cartes immenses, on y ressent moins ce machisme va-t-en-guerre qui plombe les autres shooters militaires. Il s'agit vraiment de travailler en équipe et moins d'échanger des plaisanteries graveleuses dans le casque. La progression suit une pente régulière au lieu d'être une course effrénée où il faut empiler les kills, et votre équipement s'améliore en même temps que vos compétences.
C'est beaucoup plus qu'un simple combat d'infanterie où deux camps se foutent mutuellement sur la gueule. Chaque classe de spécialiste offre des douzaines de choix accessoires originaux, de telle sorte que les véritables passionnés peuvent micro-gérer leur carrière jusque dans des détails infimes comme la manière de tenir son fusil. De la même façon, les joueurs qui ne sont pas vraiment bons tireurs peuvent conduire des véhicules, jouer furtivement ou se jeter dans la bataille et jouer leur rôle de la façon qui leur plaît. Le plus génial est que toutes les approches peuvent fonctionner grâce à la conception impeccable des cartes.
Operation Metro, la carte qui ressemble le plus à COD, et celle qui avait été la plus choisie pour la bêta, se distingue des autres par ses chemins linéaires sans originalité. Toutes les autres proposent les théâtres de guerre majestueux et aux multiples facettes qui ont fait la force de la série Battlefield. Que ce soit l'enchevêtrement urbain de Seine Paris, avec ses parcs, ses allées et ses combats dans les étages des bâtiments; les ruines tortueuses de Tehran Highway ou les vastes étendues poussiéreuses de Caspian Border, toutes les cartes sont élaborées de façon tellement étudiée qu'elles s'impriment naturellement dans votre cerveau. Chaque abri, chaque position surélevée et chaque raccourci se mémorisent sans effort parce qu'ils fonctionnent.
C'est ici que le coeur de Battlefield 3 bat le plus fort et c'est ici que les joueurs passeront inévitablement la plupart de leur temps. Il est donc regrettable qu'au niveau global, ce titre soit gâché par une campagne éculée, spectaculaire, mais creuse, avec un mode coopératif qui donne l'impression d'être bâclé.
Ceux qui achètent Battlefield 3 pour le multijoueur se ficheront probablement éperdument que le solo ne soit pas à la hauteur, mais ce qu'il y a de plus irritant, c'est de penser à tout ce que DICE aurait pu faire pour améliorer encore ses talents de conception du multijoueur et leur laisser libre cours si le mantra « BATTRE COD » n'avait pas pesé de façon si obsessionnelle sur le processus de développement. Battlefield 3 n'avait pas besoin de ressembler encore plus à Call of Duty pour réussir, il lui suffisait de capitaliser sur ses réussites antérieures. Espérons que DICE aura appris cette leçon quand Battlefield 4 se profilera bruyamment à l'horizon.